jeudi, août 10, 2006

Histoire de jetons...

Bien sur, j’arrive en retard…ça m’évite les discussions ‘poker’d’avant tournoi… Je reste fidèle aux axiomes du Gorin-no-sho, l’apologie du vide émotionnel, le corps réagissant par automatisme et la pensée préemptive.
Je jette un regard sur la vaste assemblée, des têtes se lèvent et me saluent, certaines sourient, certains font mine de ne pas me voir, de ne pas me reconnaître les nerfs tendus vers l’arène, j’aime cette odeur. J’entends presque les cœurs qui battent, j’aime ces bouffées de chaleur sur un coup litigieux, ces ruisseaux de sueurs, les doigts crispés sur quelques cm² d’argile. La salle sent la peur, les esprits sont focalisés sur leurs objectifs, la salle sent la joie, le plaisir de toucher le feutre et cette sensation de liberté tangible presque surréaliste. Il ne me manque que le goût et mes sens seront à l’unisson, je tremperais donc mes lèvres à la jugulaire de mes adversaires, leur sang est-il mielleux ou est-il acre, indigeste ?

Je m’assieds à la table de mon frère ‘lasticot’ et perds mes premiers jetons. Il me faut m’ajuster à la table, prendre le rythme, je raise, je fold, je call, je re-raise, mes jetons commencent à vivre. Ils tanguent en suivant le flux et le reflux du jeu. Reste mon esprit à aiguiser. J’ai chaud, sans doute suis-je fiévreux, mon front est brûlant, je suis fatigué, mes yeux piquent et se ferment ; j’ôte mes lunettes et je ne vois pas de différence. Tout me semble flou. Je reçois AA, lasticot est de BB, pourvu qu’il n’est rien, j’hésite à faire un all-in pour le chasser, tout le monde avant moi se couche, je raise (j’espère qu’il n’a rien), il se couche, je ne prends que les blinds et ne reverrait plus cette main. Je reçois AQ, je raise à 15 (blinds 2-4), un jeune asiatique me relance à 45, je call, flop 10-Q-10, je mise 45 sur mes 70 restant, il call, il tombe une blank card ouvrant un tirage flush dont j’ai l’As, je check, il mets mon tapis (soit 15 de moins que le sien), je call et il me montre AK avec le K pour la flush, la flush tombe et je double sans comprendre pourquoi il a fait ça (il callé 45 pour un J, un K? parce qu’il pensait toucher la flush backdoor et me battre ? parce qu’il ma pris pour un jambon misant 45 sans Q ou 10 ??). Il me réveille, mes jetons dansent, ils sautent entre mes phalanges. Je raise avec 97o UTG comme John Gale me l’apprit à Deauville, le type à ma gauche double ma relance, je call, flop 9-7-6, je le check raise, il se met all-in et je double. Un joueur très agressif arrive à ma droite, on se gifle comme deux amants à chaque coup, je raise il est all-in, il raise je reraise, la table regarde stoïque. Mes jetons sont euphoriques, ils s’amusent, passent de mains en mains puis reviennent vers moi. Lasticot est shooté par le type agressif après un mauvais coup contre un rookie (déjà repéré chez Giorgio). Mes jetons pleurent ce pokercide. Je le venge au retour de la pause, puis plus rien, les jetons prennent leur autonomie…sans me rendre compte j’ai 1500, la moyenne à 500, il reste 4 tables sur les 140 joueurs du début.
Je ne joue plus, je mise et je fold, je subit l’orage et peu à peu mon parapluie s’effrite. Mes jetons sont humides, je demande un changement de croupier, celui-la me noie depuis plus d’une heure. Le floor-manager me sourit et fait inverser les 2 dealers, je n’avais même pas vu que nous n’étions plus que 19, un sortant et nous sommes dans les sous. Le nouveau venu me donne de bonnes cartes comme par magie. Je saisis cette bouée, je raise, je suis all-in, je re-raise, le soleil évapore les dernières gouttes et mes doutes. Je regarde autour de moi, je suis à la moyenne, les 2 leaders ont 3 fois mon stack et ils sont à ma droite. Quand je suis de BB, ils sont respectivement de SB et de Bouton, j’adore ce jeu, quelle configuration périlleuse…Je décide de faire ce que je fais de mieux contre eux, jouer au flop, les cartes fusent, mes jetons se remettent à danser comme enivrés par le danger. Je reçois A-2 au BB, le SB égalise, flop : 10-5-2, le SB mise à hauteur du 1/2pot, je le raise du double, il call, le turn est un 10, il check, je lance un continuation bet, il call, la river est un 3, il m’annonce all-in….Je sais qu’il n’a rien, je sens qu’il n’a rien, je rêve qu’il n’a rien, j’espère qu’il n’a rien, et sur la table d’a coté un joueur saute, c’est la finale…Je ne peux plus suivre mais je n’arrive pas à renoncer à ce coup, je me mords les lèvres, j’ai envie de hurler, je sais qu’il n’a rien mais je capitule, je jette ma main et il me montre A-8…Je sourit mais mes jetons ont envie de vomir…Je tire la place 1 pour la finale, au moins j’aurais le temps de découvrir un peu les autres joueurs avant de payer les blinds…

Il y a de bons joueurs, mais seul un asiatique avec un gros tapis m’inspire méfiance, c’est le seul qui a de l’expérience, le type qui me bluffe plus tôt avec A8 est chip-leader et très dangereux. A ma gauche je sympathise avec un joueur, il a été a ma gauche durant 90% de ce tournoi, et c’est l’homme le plus chanceux rencontré depuis ‘Carlitou ‘. Il n’a perdu qu’un coup de tout le tournoi (contre moi, le 9-7 plus haut…) et gagné en étant pas favori un nombre presque qu’inquiétant de coin-flip sur des dizaines de joués. Mes jetons tremblent d’impatience, ils ont envie de se jeter dans la bataille, de flirter avec le néant, de s’élever tels Icare et qu’importe si ils s’y brûlent au moins ils auront vécus. Je me lève, je les regarde tous, il fait chaud mais je n’ai plus de fièvre, je peux presque toucher leurs âmes. Moi, je ne ressens rien, je suis comme chez moi, en paix, dès mon entrée dans cette salle j’ai enfilé mes pantoufles ; un air de jazz flotte dans mon encéphale, sans doute Miles qui improvise. Je ne ressens plus rien, j’entends leurs souffles, je scrute leurs doigts quand ils misent, leurs épaules tendues et je porte l’estocade…Je frappe dans la mare de toute la force de mes pieds, jusqu'à éclabousser leurs âmes. Dès qu’un joueur n’est pas all-in je raise, je refais mon retard, le bouton est à moi et à moi seul, mes blinds sont imprenables, j’envoie un message fort : il faudra être prêt à mourir pour me shooter.
Plus que 5, ils s’accrochent, tantôt mourants, tantôt bourreaux, je suis stable. Je vois des coups all-in preflop magnifiques, A2 contre AQ qui fait quinte au turn, A8 contre 88 avec un flop A-8-X, etc…
Deux heures passent, toujours 5, je propose un deal afin que l’on meure avant l’aurore, nous partageons mais gardons de l’enjeu pour la victoire car le gagnant double son gain. L’effet est presque immédiat, plus que 4, plus que 3. Il ne reste que les plus dangereux, l’asiatique et le bluffeur. Ils jouent au ping-pong entre eux, le bluffeur m’évite, l’asian tente de voler mes blinds mais je lui mords les doigts, ça le calme du moment que je ne touche pas aux siennes. Ils finissent par s’entretuer, les spectateurs applaudissent l’effusion de sang.
En temps normal, j’aurais dealé à nouveau car nous arrivons en duel à tapis égal mais deux facteurs s’y opposent. Le premier est que je suis bon en head’s up (demandez aux Chambériens…ou au poulet qui m’a payé mon billet de train à cause de ça…). Le second est que JE VEUX GAGNER, j’ai déjà fini 2 fois runner-up de ce tournoi et j’en ai marre…Je ne veux pas jouer la première place sur un flash, je choisi le combat et pas l’argent…Mes jetons exultent…
Mais le combat fut truqué…Je prends vite l’ascendant, très agressif, pas de temps mort pour laisser respirer, des décisions rapides, fold-raise-reraise…Le coup du tournoi arrive, je reçois K-5o je raise la BB à 2400 (13000 de tapis), il call, flop : 10-K-5, j’attaque à 2400, il call, turn : 10, check (erreur ??), check, river:3, je bet 3000, il call (il ne lui reste que 1000 si il perd). J’annonce 2 paires roi, il fait la tête et montre K-8 en me disant : on partage…puis se lève en s’écriant « J’ai gagné !!» Fucking turn…battu au kicker…J’hésite un instant à utiliser la tactique roulette russe (all-in jusqu'à ce les deux tapis soient équivalent, puis retour au jeu) mais j’accuse un peu le coup précédent, la chance est de son coté ne la tentons pas…je reçois J-2o tandis qu’il égalise ma BB, ok ! I check, flop 2-4-5 de cœur, je regarde de nouveau ma main j’ai le Jack de la bonne couleur et la bottom paire : je pousse tout au milieu…il call instantanément et me montre 3-5o….pas de cœur, pas de 2…je suis out…mes jetons, mes amis, ils m’ont quittés, infidèles ils reposent tendrement à ses cotés.

La foule semble incrédule, il semble que personne ne croyait en ma défaite, lasticot à l’air encore plus déçu que moi, that’s poker baby….enfin sans doute

Next episode (promis): Giorgio Trilogie, Part I

8 Comments:

At 13:20, Blogger legiorgio said...

Non pas de prochain épisode !!!

:-p

 
At 13:34, Anonymous beatle_5 said...

magnifique récit

 
At 14:54, Blogger Frédéric "LCF" Dupont said...

c'est beau , c'est magnifique !
Domage pour la deuxième place ....arffff

 
At 15:05, Anonymous rod109 said...

maximum respect - pour la partie comme pour le récit :)

et puis tu as refusé le deal en heads up, tu sais que je cautionne grave...

rod

 
At 18:23, Blogger Laurent said...

bravo pat !

 
At 19:16, Anonymous Anonyme said...

c est quoi ce check feblard sur la turn bordel!!! tu sais qu il a nib!

Le poulet, tour operator à la sncf

 
At 21:31, Anonymous benjamin said...

Hello tout le monde je suis un ami des joyeux lutons de ce site et mets un lien vers mon site a bientot
http://laviedunjoueurdepoker.blogspot.com/

 
At 21:59, Blogger blob said...

c est une effusion de textes qui sentent la clope et le cafe froid, clic, le bruit des jetons qui s'ammassent sur le centre du tapis, cris de joie, desemparement, esprit excité et aiguiser, victoire , defaite, de toute facon il n'en restera plus qu'un

Conyfair

 

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